Antidote:
Après le Streetwear

UNE NOUVELLE GÉNÉRATION DE CRÉATEURS NOIRS DÉFINIT UN ESPACE D’EXPRESSION LOIN DES CLICHÉS.

Urbain. Adjectif.

Un mot enveloppé d’un éternel brouil­lard. On ne sait pas exacte­ment ce qu’il veut dire – mais ses sous-enten­dus sont clairs : Google (ver­sion anglaise, ndlr) nous pro­pose d’ailleurs deux réponses assez ques­tionnables :
Numéro 1 : « Dans, ou en rap­port à une ville ». Autrement dit, de toutes les exis­tences repoussées aux marges de la ville, les ghet­tos oubliés, les cités détériorées, les communautés qui y vivent.
Numéro 2 : « Signi ant ou ayant un rap­port à la musique pop­u­laire d’origine noire ».

LE STREETWEAR, DE VÊTEMENT DE CONTESTATIONLUXE ACTUEL

« Urbain » est aujourd’hui un terme para­pluie employé pour décrire paresseuse­ment un grand nombre de per­son­nes : Pharrell Williams est urbain. Skepta aussi. Nicki Minaj, idem. Kanye en est le roi. Dans la mode, l emploi de ce terme est aussi omniprésent que flou. Ces dernières saisons, tout créateur ajoutant un hoodie à une col­lec­tion de luxe est applaudi pour sa grande sen­si­bilité « street ». Alexander Wang, Vetements, Gypsy Sport, Koché, Cottweiler, tous adoptent des esthétiques « urbaines ».

Ils font suite à des mou­vances initiées par les col­lab­o­ra­tions entre Adidas, pio­nnier dans cette branche hybride, et Raf Simons, Rick Owens, Yohji Yamamoto – prou­vant au fil des années la pérennité et la sophis­ti­ca­tion de ce marché.
En France, l’esthétique « urbaine » de Pigalle qual­i­fie son ADN à la fois sports­wear et formel, et sym­bol­ise une envie de multi-cul­tur­al­isme tant nécessaire en France.

Loin des clichés bobos et d idéaux upper class intouch­ables, cette dénomination certes trou­ble est néanmoins sou­vent associée à une forme de progrès social, et ce depuis ses débuts. Dès les années 1990, le vêtement provenant d une cul­ture dite « de rue » est égalitaire, il lie les beaux quartiers aux ban­lieues, il décloisonne et rend vis­i­ble l’extérieur. Dès les années 2000, une pyra­mide – encore loin des maisons tra­di­tion­nelles – se met en place : Juicy Couture, avec ses prix exor­bi­tants par rap­port à des jog­gings clas­siques, prouve l’évolution poten­tielle du secteur.

Aujourd’hui, ce flirt entre luxe et codes « street » est avoué, fièrement mis en avant – et souligne une évolution lourde et com­plexe. Si le streetwear est aujourd’hui validé par les mag­a­zines haut de gamme, c’est grâce à l’intégration de ses codes dans les col­lec­tions des maisons clas­siques à l ’ADN bien loin de sa cul­ture d orig­ine. Quelle place donc, pour les milieux où les codes sont nés et pour ses descen­dants directs ?

UNE GÉNÉRATION EN QUÊTE DE NOUVEAUX ESPACES

Autrement dit, cette mode soulève un problème de taille : si le streetwear a longtemps été un cos­tume de con­tes­ta­tion de la norme bour­geoise et blanche, quelle place reste-t-il pour les créateurs de mode noirs refu­sant de se can­ton­ner aux clichés d’une mode urbaine dev­enue l’uniforme d’un luxe en quête d encanaille­ment ?

Le directeur artis­tique du label Off-White Virgil Abloh est dans une inter­sec­tion cul­turelle intéressante : la marque naît en 2014, dans une cul­ture « urbaine ». Sa première col­lec­tion mas­cu­line com­porte prin­ci­pale­ment des t-shirts et hood­ies admirable­ment détournés, en hom­mage aux influ­enceurs et fans de Kanye, dont il est le directeur artis­tique.

Trois ans plus tard, le label pro­pose également une ligne féminine, ainsi que des acces­soires, des col­lab­o­ra­tions musi­cales
ou dans le monde du design, des évènements lors de foires d art, non loin du modèle d’Acne Studios. Sa col­lec­tion printemps-été 2017 est un clin d œil au per­son­nage de Sigourney Weaver dans Working Girl, où elle incarne une patronne ter­ri­fi­ante. Cela lui permet d intro­duire des blaz­ers clas­siques, des man­teaux en laine, des chemises déstructurées. Dans les bou­tiques, on place ses pièces non loin de Jacquemus et J.W.Anderson. Pourtant, la presse s entête à le placer dans une case sports­wear, de saluer « l acces­si­bilité » de ses designs, leur côté si « street » malgré l absence quasi- totale de référents urbains. À quel point cette lec­ture est-elle biaisée par sa cou- leur de peau ? Aujourd hui, Virgil Abloh n’est pas le seul à réfuter ces clichés, à lancer de nou­velles expres­sions et dis­cus­sions créatives pour prou­ver l immense diver­sité des identités noires.

Le styl­iste new-yorkais Shayne Oliver a, lui, con­struit une com­mu­nauté autour de son label Hood By Air, rassem­blant tous genres, sexualités, races, pour éclater les a priori sur qui peut porter ou dessiner quoi. « Je ne com­prends même pas l idée de ce que veut dire le streetwear. Ce que por­tent les gens dans le métro?C’estunecatégoriebien trop floue », dit-il à ce sujet. Une vision créative qui lui vaut d’être soutenu par LVMH (il rem­porte le prix spécial du prix LVMH 2014).

« Trop sou­vent, les gens de la mode sont insen­si­bles et créent des mar­ques problématiques, sans réfléchir. Je ressens un immense sens de respon­s­abilité face à ces ques­tions parti- culièrement com­plexes », dit Grace Wales Bonner, designer
de mode mas­cu­line et gag­nante du grand prix LVMH 2016. La jeune femme est une autre figure de cette avant- garde de design­ers affairés à déjouer les stéréotypes raci­aux dans la mode. Saison après saison, elle refuse le cliché de la figure hyper-virile de l’homme noir, musclé, comme le fan­tas­ment notam­ment les milieux tra­di­tion­nels de sports­wear. À chaque pas­sage de défilé, Bonner piège notre regard. Ses man­nequins ont une beauté princière, atyp­ique, délicate. Ses sil­hou­ettes refusent toute référence sportive et s aven­turent plutôt du côté d une dias­pora africaine, pro­posant des pièces riche­ment ornées, au tai­lor­ing intem­porel.

Ces clichés sont aussi dé- con­stru­its chez Martine Rose. Pour sa col­lec­tion print­emps- été 2017, la créatrice bri­tan­nique présente une ode aux ban­quiers déchus, dans le marché colom­bien de Seven Sisters, loin du centre de Londres. Son esthétique n adresse pas frontale­ment des problématiques racisées ; ni, non plus, ce qui est attendu d une créatrice noire, ce qu elle devrait ou ne devrait pas créer. Elle n a pas peur d employer des codes urbains comme des sig­nifi­ants cul­turels riches, mais en les fusion­nant de façon inno­vante plutôt que de les citer de façon littérale. La tra­jec­toire de Martine est singulière. Elle émerge dans la mode streetwear under- ground lon­doni­enne, dans laque­lle elle passe une décennie à expérimenter et remixer des codes. Aujourd hui à l avant-scène de la création anglaise, elle est applaudie pour ses sil­hou­ettes hybrides, matinées de références à divers courants punks, rave, teufeurs – une fusion qui lui vaut de se détacher du restant de cette branche.

VERS UN HORIZON HYBRIDE

Ce genre de phénomène n’est pas aidé par les prix de mode gran­dis­sants à vue d œil, qui récompensent un « urban luxury » – con­ser­vant donc une différence implicite avec le « vrai » luxe — ou encore par l’utilisation sem­piter­nelle et fugace de man­nequins noirs – des moyens de main­tenir les stéréotypes précisément lorsqu on feinte de les briser. Cette attri­bu­tion de cases pré- écrites ne fait que lim­iter la mixité dont a besoin l’industrie en 2017.

Pourtant, il y a déjà des signes que nous avançons dans une direc­tion plus inclu­sive. A$AP Rocky égérie de Dior, entre autres, prouve com­bien les mar­ques et les célébrités ont évolué et diver­si­fié leur sto­ry­telling. Et ce n’est que le début ! Ce genre de ren­con­tres permet, pas à pas, de repenser le système avec une prise de con­science, une lec­ture com­plexe des récits de chacun. Pour avancer et rendre hybride la mode, de façon respectueuse, il faut garder en tête l’histoire des ten­dances citées ; reconnaître la richesse pro­fonde de toutes les cul­tures invoquées ; diver­si­fier son vocab­u­laire. Ce n’est que le début de frontières brouillées entre les styles, les groupes, les appar­te­nances, de façon profondément métissée et égalitaire.